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Bulldozia Projects

         
V*d*
 
Introduction
The V Word
From Voodoo to Vodou
Eh! eh! Bomba, hen! hen!
Government Commission (1796)
Descourtilz (1809)
Drouin de Bercy (1814)
Malenfant (1814)
Louis Joseph Janvier (1883)
Spencer St John (1884)
Oswald Durand (1896)
Frédéric Marcelin (1913)
 

Frédéric Marcelin (1913)

This is a chapter from a memoir, Au Gré du Souvenir (1913) by the Haitian intellectual Frédéric Marcelin (1848-1917). He is best known perhaps for his three novels Thémistocle Épaminondas Labasterre (1901), La Vengeance de Mama (1902) and Marilisse (1903). But he also wrote a sizeable body of non-fiction, including works on history, politics, economics and literary criticism, reflecting his career as a diplomat and government minister.

Of particular interest here are his remarks on the 'Eh! Eh! Bomba!' chant which appear - to his annoyance and frustration - in many a traveller's account of Haiti. Please note this is a draft transcription, pending final proof-reading.

Du Souvenir

[5] «Regardez ce qu’ils font d’Haïti qu’on leur a rendu … après que les blancs leur ont inculqué les progrès de la civilisation.»

C’est d’un vieil article du Matin, de Stéphane Lauzanne, que j’extrais cette phrase.. Et d’abord on ne nous a pas rendu Haïti, nous l’avons quelque peu reprise. On ne nous avait non plus inculqué aucune civilisation. On avait établi dans l’île un épouvantable bagne de cinq cent mille îlotes, ne relevant absolument que du bon plaisir de leurs maîtres. On ne peut vraiment appeler cela une maison d’éducation. Il n’est pas moins certain que c’est de ce bagne que sortit l’indépendance du pays, ce qui suppose, malgré tout, que ces esclaves avilis et dégradés pouvaient concevoir et mener à bonne fin, en dépit de leur origine, [6] un assez grand dessein … Il faut même dire le plus grand dessein qu’il soit possible de concevoir, puisque la liberté est le premier des biens. Ce n’était pas trop mal, en vérité, pour des larves d’hommes. Et je doute que les blancs eussent mieux fait dans la circonstance que les nègres ne firent en 1804 à Saint-Domingue.

Mais là n’est point la question. Ce sont d’autres, réflexions que me suggère ce vieux filet que je viens de citer.

Quand on veut dénigrer le noir, il est de cliché de s’écrier, tout comme M. Stéphane Lauzanne: «Voyez Haiti». Je prétends, moi, que c’est injustice et qu’on voit mal Haïti. On la voit avec des yeux prévenus. C’est là une légende de pacotilleurs-littérateurs cultivant, à défaut de mieux, le charivari et le comique. Elle a la vie dure. Mais la verité est autre. Elle est tout l’opposé de la légende.

Si on veut bien juger un pays, le meilleur guide est l’étranger qui y a vécu, qui l’a étudié dans ses moeurs, dans ses usages, qui ne l’a [7] pas vu en passant, et surtout qui n’y est pas venu avec une thèse toute faite, à laquelle, coûte que coûte, il adaptera le peuple qu’il visite… Eh bien! j’affirme qu’aucun étranger qui a habité l’île quelques années ne la quitte qu’avec le plus grand regret et très souvent, presque toujours, il y revient pour finir sa vie.

Non, la civilisation n’est point bannie [sic] de notre sol. Elle y est suffisante, sans excès, sans les ennuis qu’elle suscite parfois ailleurs. Car ce n’est pas seulement la beauté des sites, la splendeur d’une terre toujours en puissance de création qu’il faut admirer. Il faut y savourer aussi la douceur de vivre sans soucis, dans un labeur facile, dans un milieu où, avec peu d’argent, il est courant de se donner l’assurance d’un pseudo-seigneur, servi par une domesticité fidèle et abondante. C’est peut-être assez terre-à-terre. Ce n’est pas moins très appréciable.

Pourtant, dira-t-on, comment concilier ce tableau flatteur avec vos perpétuelles révolutions?

[8] C’est, il est vrai, une ombre à ce que je viens de dire. Mais ces fâcheuses agitations ne pèsent que sur nous autres Haïtiens. Jamais l’étranger n’en souffre. Il fut un temps même où nous l’accusions – à tort, je veux le croire – de les aider à naître, de les grossir au besoin le plus possible, en tout cas d’en bénéficier toujours. Cependant, si nos luttes intestines sont sans cesse renaissantes, c’est aussi pour une part que nous ne voulons pas accepter, que nous n’acceptons pas la terrible situation de fait qui, des notre indépendance, a prétendu nous river des chaînes dans une ridicule suprématie militaire, cause et principe de nos maux. On n’a jamais courbé la tête sans révolte sous ce joug. Et, malgré tout, il n’est pas téméraire de croire que, après tant de vicissitudes, nous avons fait quelques progrès, un pas, si faible soit-il, en avant vers la verité du gouvernement civil. J’en suis persuadé quand je me remémore les différentes phrases de notre histoire. On s’affranchit peu à peu, mais on s’affranchit tout de [9] même, du galon et du sabre, seul legs de la civilisation des blancs, pour parler comme Stéphane Lauzanne, qui nous soit resté sur la terre de Saint-Domingue, après l’émancipation.

Notre petit pays, somme tout, méritait mieux que la plupart des tristes chefs militaires qu’il a eus… Ils y ont incarné, sauf de rares exceptions, la ruine, la désolation, la soif des jouissances, le mépris du travail, l’exaltation de l’ignorance. Leur école, heureusement, n’est florissante qu’à la surface. Car autrement, comment comprendre qu’après un siècle de ce régime, on peut encore, sans danger, parcourir le pays d’un bout à l’autre sans un canif sur soi? Oui, le browning, dans nos campagnes, est inconnu, aussi bien que le couteau qui tue. Le voyageur s’endort dans la chaumière du paysan sans crainte et sans lui cacher les piastres qu’il porte dans sa ceinture. Rien ne lui arrivera. Son hôte ne connaître pas la tentation de l’égorger pour le voler. Ce qu’il a lui suffit. Et il serait parfai- [10] tement heureux dans ses champs, où sa vie matérielle est largement assurée, si ses tyranneaux séculaires, chefs de section, commandants de quartier, de place our de commune, traîneurs de sabre et porteurs d’épaulettes des villes, ne venaient que trop souvent lui rappeler que son antique servage n’est pas aboli, malgré 1804.

Dans son labeur facile, dans sa vie courante, sa vie sans complications, notre paysan haïtien serait à envier. Malheureusement, il faut qu’il compte trop souvent avec de fâcheux incidents, tels par exemple celui qui, il y a quelque temps, fit disparaître dans le sang et dans les flammes le bourg de Ouanaminthe et ses riches plaines … Plus tard, au triomphe de ceux qui sortis des villes, vinrent camper, au nom des principes, dans ces lieux paisibles et suscitèrent les hécatombes militaires donnt pâtirent seuls, comme d’usage, nos gens de la campagne, plus tard, au triomphe, pour réparer ces ruines, nos Chambres, votèrent d’enthousiasme quelques centaines de milliers [11] de dollars et de gourdes … Combien de ces dollars et de ce gourdes allèrent au paysan dépouillé? Pas un seul dollar, pas une seule gourde. Tout fut la proie des mercantis révolutionnaires.

Voilà le fléau qui, bien qu’ayant perdu beaucoup de son acuité, pèse sur Haïti. Mais ce fléau même atteste, encore une fois, la bonté, l’excessive douceur des habitants de l’île: ils supportent tout sans se plaindre, injustices, violences, méconnaissance de leurs droits les plus sacrés. L’état social, si lent à s’améliorer, n’enlève rien à leurs qualités natives.

Cependant le grand argument qu’on invoque contre eux consiste, je le sais, dans le superstitions au sein desquelles, prétend-on, ils sont plongés. Et il n’y a pas de voyageur qui, dans ses narrations, ne se donne le plaisir d’y consacrer de copieux chapitres … Le malheur est que les trois quarts du temps ces accusations ne reposent sur aucunes données réelles et sérieuses. Elles ne sont qu’une réédition de ce qui s’est imprimé jadis. Il est exact que du temps de la colonie française, les nègres afri- [12] cains, enlevés de leur pays d’origine, arrivaient à Saint-Domingue avec toutes leurs superstitions, qu’on se gardait bien de combattre dans un but facile à comprendre. Or des écrivains étudièrent ces superstitions sur place, les décrivirent longuement, scrupuleusement. Pourquoi leurs descendants, se disent nos pacotilleurs modernes, ne continueraient-ils pas leurs traditions, leurs rites et leurs mythes? On copie alors les prmiers auteurs. On les réédite, sans se donner la peine de contrôler, de constater combien ces assertions, jadis vraies, ne sont plus qu’à l’état d’exception et de curiosité de jour en jour décroissante. Car non seulement les lois les condamnent, mais l’opinion les réprouve et marquerait de sa réprobation ceux qui oseraient les professer.

J’ai là sous les yeux un gros volume de 338 pages, signé Eugène Aubin, et intitulé En Haïti. L’auteur, c’est évident, a voulu être suprêmement intéressant. Comment l’être s’il ne decrit des scènes de vaudoux, de féti- [13] chisme, puisque c’est le cadre où naguère on montrait toujours le pays, et que, du reste, ce cadre se prête à des développments variés? Donc, dans ces 338 pages, guère de lignes sur nos villes, sur notre mouvement économique et moral, sur ce qui pourrait constituer notre anatomie sociale. Louange ou blâme, cela serait égal. Mais dans ce fort volume, l’auteur ne pourrait-il trouver quelque loisir pour parler d’autre chose que du sempiternel vaudoux? Non, c’est une obsession: il n’a vu que cela, il n’est venu chercher que cela. Car avant que d’arriver à Haïti, il a lu assurément quelques livres qui lui ont décrit l’île comme un vaste temple élevé au fétichisme. Il ne sourait en démordre. Son siège est fait. Et, inlassablement [?infassablement], durant ses 338 pages, il évoquera avec joie, avec amour des scènes de fétichiste auxquelles, dit-il, il a assisté et qui pis est, qu’il aura prises le kodak en main.

Eh bien! je regrette de dire, en dépit des 32 photographies donnt il se réclame, que son livre, sans qu’il s’en soit douté, est tru- [14] qué, car le paysan s’est moquee de lui. Depuis longtemps, il a appris à bluffer le blanc qui, le crayon d’une main et l’objectif dans l’autre, voyage dans ses montagnes, uniquement à la recherche du bizarre et du pittoresque. Il lui en donne, je vous prie de le croire, pour son argent. Tout comme dans le désert lybien, où celui qui l’y a cachée à votre intention, vous découvre, en grattant le sable, une statuette d’Isis, le paysan haïtien sait improviser, contre monnaie sonnante, un homford à l’intention du voyageur qui en réclame. Tant bien que mal aussi il simulera, si vous en êtes friand [?], un sacrifice propitiatoire de coq ou de cabri, à condition qu’on y mette le prix.

Je ne veux pas prétendre cependant que, dans certain confins retirés de l’île, il n’existe pas peut-être quelques débris des superstitions de jadis … Où n’en existe-t-il pas? Sans parler de la Russie où le paysan est asservi à des rites barbares et ancestraux, on sait qu’en Bretagne, en pleine France philosophique et affinée, on rencontre parfois des pratiques [15] étonnantes. Mais ce contre quoi je proteste, c’est contre la généralisation qu’on entend établir. Je connais bien mon pays, j’y ai beaucoup voyagé. Eh bien! j’affirme que, à part quelques exceptions, le fétichisme n’est autre chose qu’une exploitation à l’usage du voyageur crédule. Ce n’est plus une croyance. C’est une spéculation de bas étage. Nos papas-lois sont des saltimbanques, des montreurs d’ours ouvrant leur baraque, où il n’y a pas grand chose, pour quelques gourdes. Ils ne connaissent même plus le métier, ils ne sont guère forts, car la tradition se perd de plus en plus autor d’eux. Cependant, le voyageur, quand il arrangera au retour ses notes, suppléera à cette insuffisance. Il ouvrira ses vieux auteurs, Moreau de Saint-Méry, par exemple, et il rééditera, grâce au livre, la vielle incantation baroque:

Canga bafio té
Canga mouné de li
Canga do ki la
Canga li.

A moins qui’il n’ait noté scrupuleusement [16] quelques sons gutturaux, étranges, bizarres, fabriqués pour la circonstance, n’ayant aucune signification et qu’il prendra pour la manifestation des mystères du culte. La mystification ne sera que plus complète.

Une anecdote à ce propos.

Il y a quelques années, alors que j’étais ministre de finances et de commerce à Port-au-Prince, le représantant de la République française près du gouvernement d’Haïti nous adressa un jour une plainte véhémente: on avait saisi et confisqué à Jacmel, au moment de son embarquement, un gros colis qu’il adressait à un musée de France. Pourquoi cette mesure vexatoire et arbitraire? Le directeur de la douane, questionné, répondit que ledit [sic: presumably for le dit] colis ne contenait que des tambours-fétiches, peinturlurés, enrubanés à souhait, et destinés infailliblement à renforcer la légende que tout le peuple d’Haïti est vaudouiste … Or une petite enquête sur l’origine de ces tambours établit qu’ils sortaient des ateliers d’un commerçant qui les fabriquait [17] en ville, à la grosse, pour les besoins de l’exportation. L’habile homme les détaillait au prix fort à ceux amis d’Europe. – Voilà pourtant des tambours qui n’avaient jamais appelé les fidèles à aucune cérémonie, du dieu Vaudoux .. En fait de baptême, ils n’avaient reçu que la consécration la sonorité de leur peau d’âne.

Il faut donc n’accueillir que sous réservés les recits de nos voyageurs. Quand ils ne sont pas suggestionnés par leurs lectures antérieures, ils sont le jouet d’adroits compères qui, dans no campagnes, afin de leur soutirer quelque argent, leur dévoilent une mystérieuse religion à laquelle, depuis longtemps, le peuple a cessé de croire et qui n’est dans leurs mains qu’une grossière exploitation.

Il faut en convenir, il n’ya guère de souvenirs matériels à rapporter d’une excursion chez nous. Nous n’avons pas de passé en civilisation. Notre charme est intimé. Il ne se [18] traduit pas en subjets palpables et tangibles. Il est dans la beauté de nos sites, dans le pittoresque de nos forêts, dans la splendeur sans excès de nos gorges montagneuses, dans notre végétation sans égale, bleue à force d’être verte, et dans la simplicité de nos moeurs. Cela se goûte et se consomme sur place. Cela ne s’exporte pas. Cependant, il faut saitsfaire l’appetit des explorateurs et chercheurs de sensations. De là le petit métier que je viens de dire.

Je ne crois pas me tromper en répétant encore un fois que tous ceux qui ont habité l’île l’aiment, et n’y songent jamais, quand ils l’ont quittée, sans regret. Pour nous autres, Haïtiens, quand par le fait de nos révolutions, elle parait marâtre, nous l’aimmons encore, nous l’aimons davantage …. Il ne nous est pas toujours permis d’y vivre paisiblement, c’est vrai. Cependant, c’est là que nous espérons finir nos jours, au milieu des nôtres, sous notre soleil d’or, dans l’île bleue.

Ni amertumes, ni vicissitudes, ne prévalent contre cette espérance-là.

Source: Frédéric Marcelin, Au Gré du Souvenir (Paris: Augustin Challamel, 1913), pp5-18.

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created by Alasdair Pettinger Mon 30 Jul 2007 1:00 GMT+0100
 
 
 
 
 
 
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